top of page

Roger Lenoir, ingénieur français en Patagonie 

Lorsque Roger Lenoir débarqua du paquebot Andalucia Star de la Blue Star Line à Buenos Aires, le 2 avril 1937, il était un ingénieur français de vingt‐cinq ans présentant un curieux défaut dans ses papiers : au sens strictement légal, il n’avait pas d’acte de naissance. Le registre consignant sa naissance en 1912 avait brûlé avec le reste des archives de sa ville natale au premier automne de la Grande Guerre, et l’Etat français mettrait encore un an et demi à le reconstituer.

L’Argentine fut plus rapide. Trois jours après son débarquement, Roger possédait une identité civile neuve et complète. Le 5 avril, sa résidence était enregistrée à Comodoro Rivadavia — Barrio Diadema, territoire du Chubut, à plus de mille cinq cents kilomètres au sud du quai où il avait posé le pied — et le même jour la police fédérale lui délivrait la Cédula de Identidad n° 2.118.888, sa carte d’identité argentine. Il conserva ce numéro le reste de sa vie, c’est‐à ‐dire pendant cinquante‐deux ans encore, tous vécus en Argentine ou tournés vers elle. L’homme dont les papiers français ne cessaient de brûler et d’être reconstruits disposait, en trois jours sur un continent nouveau, d’un jeu de documents tout frais et à l’épreuve du feu.

Un article écrit par Christian et Denise Lenoir, petits-enfants de Roger Lenoir, à découvrir ci-dessous.

affectation-consul

Son histoire est, en miniature, celle d’un certain type d’émigrant français en Argentine : non pas le colon agricole du XIXe siècle, mais le technicien de l’entre‐deux‐guerres — ingénieur, spécialiste, porteur d’une technologie française nouvelle — parti sous contrat d’entreprise, adopté par le pays, et qui n’en repartit jamais. Dans le cas de Roger, cette adoption se produisit dans le lieu le moins français qui se puisse imaginer : un campement pétrolier de Patagonie.

Ce qu’il apportait de France

La France qu’il laissait derrière lui se raconte vite, bien qu’elle ait tout façonné. Sa famille mêlait deux lignées d’artisans : du côté maternel, des tonneliers de Damery, en Champagne — fabricants de barriques au service des maisons de vin, documentés depuis 1832 — dont les descendants migrèrent à Paris et s’élevèrent de l’atelier aux livres de comptes; du côté paternel, les métallurgistes d’Albert, ville industrielle de la Somme dont les deux mille tourneurs et constructeurs de machines avaient inspiré la devise, Vis mea ferrum — le fer est ma force. Roger y nait en janvier 1912, dans une rue de métallurgistes, fils unique d’un tourneur‐mécanicien.

Deux ans et demi plus tard, la Grande Guerre effaça la ville. La famille s’enfuit le jour de la mobilisation générale, en août 1914; un bombardement allemand brûla en septembre l’Hôtel de Ville, les archives et, avec elles, le registre de naissance de Roger. Il grandit en enfant déplacé, puis en adolescent au milieu d’un chantier de reconstruction, dans une Albert rebâtie dont la fameuse « Vierge penchée »— la statue frappée par un obus, restée suspendue à l’horizontale au‐dessus des ruines pendant trois ans — fut rendue à sa basilique juste au moment où il atteignait l’âge de partir. Il partit dans la direction qu’indiquaient les métiers de la famille, mais en version supérieure : un diplôme d’ingénieur des Arts et Métiers à Lille, une qualification en radioélectricité, et un brevet d’officier de réserve de la Marine nationale comme enseigne de vaisseau en 1935.

Il emportera avec lui en Argentine : le métal, l’électricité, et le savoir vécu que ce qui est détruit peut se reconstruire.

 

Les papiers de l’émigrant

La Société de Prospection Electrique Schlumberger l’engagea à Paris le 6 janvier 1937 comme ingénieur‐prospecteur, à destination de son exploitation argentine. S'en suivit le rituel classique de l’émigrant français de l’entre‐deux‐guerres, que son dossier conserve intact : un certificat de bonne vie et mœurs de la mairie d’Albert (9 janvier); un extrait de casier judiciaire du tribunal de Péronne, vierge, la grille barrée d’un trait (12 janvier); et le consulat général d’Argentine à Paris apposant son visa sur le dossier le 11 mars, authentifiant les pièces françaises pour usage en Argentine.

Puis le navire : l’Andalucia Star, quinze mille tonneaux, l’un des cinq jumeaux quasi identiques de la Blue Star Line

desservant la ligne entre le Royaume‐Uni et le Río de la Plata; cabines de passagers à l’avant, cales frigorifiques pour la viande argentine à l’arrière. L’index d’immigration argentin enregistre l’arrivée avec une économie toute bureaucratique : Lenoir, Roger, vingt‐cinq ans, célibataire, français, né à Albert, profession ingénieur.

Le navire frigorifique mérite qu’on s’y arrête, car il faisait lui‐même partie du circuit franco‐argentin : l’industrie et les ingénieurs d’Europe voyageaient vers le sud sur les mêmes coques qui rapportaient la viande de la pampa. Le bâtiment ne survécut pas à la guerre qui venait — torpillé trois fois par l’U‐107 au large de Freetown en 1942, sur le retour de Buenos Aires — mais il y avait alors longtemps qu’il avait livré son ingénieur français.

 

Patagonie : le campement de la compagnie

Comodoro Rivadavia, où commença réellement la vie argentine de Roger, était l’une des villes les plus étranges de la république : une ville pétrolière sans port naturel, sur le golfe San Jorge balayé par les vents, transformée à jamais en décembre 1907 lorsque des hommes qui foraient à la recherche d’eau trouvèrent du pétrole. L’Etat y avait fondé YPF en 1922 — la première compagnie pétrolière nationale entièrement étatique au monde — et les opérateurs étrangers travaillaient le bassin à ses côtés. La Royal Dutch Shell avait bâti un village‐campement en un lieu que ses gens appelèrent Diadema : Kilómetro 27, une cité d’entreprise d’environ cinq cents ouvriers et leurs familles. Ce campement fut le foyer de Roger de 1937 à 1939.

Tout, en ce lieu, était provisoire. Les hommes arrivaient par la mer — pendant ces décennies, la voie maritime était la seule qui reliait la ville au reste du pays, et les navires travaillaient en rade ouverte depuis des appontements précaires, le port en eau profonde restant à des décennies de son achèvement —; les ingénieurs célibataires logeaient au gré de l’administration, ballottés entre les quartiers que le gisement pouvait céder. Le travail, en revanche, était ce que l’industrie comptait de plus neuf, et il était français. Le métier de Schlumberger était le carottage électrique des puits — descendre des instruments au bout d’un câble pour lire électriquement la roche, distinguant le pétrole du gaz et de l’eau avant l’achèvement du puits — et la technique n’était arrivée en Argentine qu’en novembre 1934, lorsque le futur chef de Roger, Gabriel Guichardot, réalisa la première diagraphie au câble du pays sur un puits de Comodoro. Avant les perfilajes eléctricos, se souviendrait plus tard un ingénieur principal d’YPF, les complétions du bassin se faisaient pratiquement en aveugle; les instruments français permirent enfin aux foreurs de dissocier les couches minces et serrées de gaz, de pétrole et d’eau de Comodoro.

Roger — un ingénieur des Arts et Métiers qualifié en radioélectricité, envoyé faire des mesures électriques au fond d’un trou — était exactement le genre d’homme avec lequel voyageait cette technologie.

Il appartenait à un petit cercle d’ingénieurs français de la compagnie sur place; les noms qui survivent à côté du sien sont Guichardot, Elie Peulin, Lucien Ambert et Antonio Roger Piotte. Ses propres photographies le situent au cœur de ce monde de frontière : un camion de câbles, un étage de tour chargé de tubes, une Ford 1938 immatriculée à Comodoro Rivadavia, une voiture enterrée jusqu’aux roues dans la neige, le football du campement, des courses de chevaux en terrain nu. La neige n’avait rien de pittoresque : une tempête de juin 1938 coupa l’électricité du gisement et abattit un avion postal, tuant son pilote.

Et ce fut dans ce petit monde transplanté que le pays le réclama. Aquilina Estevez était une institutrice argentine; la mémoire familiale veut qu’elle ait fait seule le voyage en mer jusqu’à Comodoro, comme tout le monde, attirée par un salaire de frontière plusieurs fois supérieur à celui de Buenos Aires, et qu’elle ait vécu chez sa sœur et un beau‐frère employé de la Shell — très probablement le lien, à Diadema, par lequel l’ingénieur français et l’institutrice argentine se rencontrèrent. La cour avait commencé ; le mariage restait à trois ans de distance, de l’autre côté d’une guerre.

Interlude : le premier billet vers le sud

La guerre atteignit Roger avant d’atteindre l’Argentine. Il se trouvait en France lorsqu’elle fut déclarée, en septembre 1939, et la Marine mobilisa son officier de réserve en quelques jours — l’affectant, utilement, à l’état‐major de l’Attaché naval à Buenos Aires, avec ordre de rejoindre son poste d’urgence par la voie des airs. Le 27 septembre, il se présenta au guichet d’Air France à Paris et demanda un billet pour Buenos Aires; l’employée lui répondit que ce billet n’existait pas. La ligne de l’Atlantique Sud — l’ancienne Aéropostale de Mermoz et de Saint‐Exupéry, le grand pont aérien de la France vers l’Argentine— ne transportait que le courrier. Il fallut une réquisition de la Marine pour conclure la réservation, et il en résulta le document que Roger conserva et étiqueta de sa propre main : le premier billet AF de passager sur la ligne Paris–Buenos Aires, souche n° AF 487502.

Le vol, qu’il raconta lui‐même par écrit quarante‐quatre ans plus tard, fut un relais d’avions postaux : des Bloch jusqu’à Marseille puis Agadir, un trimoteur Dewoitine descendant la côte africaine — interrompu lorsque Roger lui‐même remarqua que le moteur gauche perdait de l’huile après Villa Cisneros, et que le commandant exécuta un virage de 180 degrés imperceptible jusqu’à une piste de secours, où le gouverneur espagnol offrit un diner de gala et convia les deux seuls hispanophones du bord : Roger et le pilote. L’océan se franchit sur un Farman quadrimoteur, seize heures de Dakar à Natal sous la couche nuageuse équatoriale, Roger endormi sur l’étagère du courrier jusqu’à ce que le commandant le réveillât au champagne au passage de l’équateur.

Il avait quitté la Patagonie sur un navire frigorifique; il y revenait par une première de l’aviation, sur la ligne française qui unissait les deux pays depuis deux décennies.

Devenir une institution : le Français du Chubut

Ce qui suivit est la partie de l’histoire de Roger la plus utile pour qui étudie comment les émigrants français s’établissaient en Argentine, car elle montre l’échafaudage institutionnel qu’offrait la communauté — et à quel point un nouveau venu capable pouvait s’y trouver intégré trois ans après être descendu du bateau.

L’Etat français le rejoignit le premier. En mars 1939, le consul de France l’avait nommé correspondant consulaire à Comodoro Rivadavia — un délégué non diplomatique étendant les services consulaires à une portion de Patagonie que le consulat de Buenos Aires ne pouvait desservir directement. En avril 1940, le gouvernement argentin officialisa la chose : par décret présidentiel, Roger reçut l’exequatur l’accréditant comme Agente Consular de Francia en Comodoro Rivadavia — agent consulaire de France et, à vingt‐huit ans, le fonctionnaire français le plus élevé de cette côte. Les réseaux propres de la communauté française couraient en parallèle : une carte de 1939 de l’association des officiers de réserve qui se réunissait au Club Français de Buenos Aires donne son adresse, simplement : « Diadema ».

Puis la France tomba, et la communauté émigrée dut choisir son camp en terre étrangère. Roger choisit au grand jour : une note de presse de l’époque le nomme président du Comité de Gaulle local — le comité de la France Libre —, organisant la cause gaulliste parmi les villes pétrolières du Chubut, dans un pays neutre doté d’une communauté allemande nombreuse et bien organisée et d’une côte longue et peu surveillée, dans les mois mêmes où le Graf Spee était sabordé devant Montevideo.

La mémoire familiale a longtemps soutenu que le poste consulaire comportait aussi une dimension de renseignement, le travail d’ingénieur servant de couverture pour surveiller une côte stratégique; le contexte rend la chose plausible, mais aucun document ne l’établit, et la famille prend soin de maintenir la distinction.

Au milieu de tout cela, le 29 juillet 1940, Roger épousa Aquilina à Comodoro Rivadavia — un mariage inscrit à la fois sur un livret de famille français et au registre civil argentin, la double comptabilité qui marquerait désormais chaque étape de la famille. Elle continua d’enseigner dans son école du Chubut une année encore; le foyer du couple demeura au Kilómetro 27, le campement de la compagnie. Et le cercle des ingénieurs français tint bon : vers 1940–42, Roger et ses trois collègues gagnèrent le deuxième prix de la loterie extraordinaire de Noël avec un billet que Roger avait acheté et partagé en quatre— et, rapporta le journal local avec un plaisir évident, en entendant le numéro gagnant à la radio, les quatre Français ne bronchèrent pas : ils dirent seulement qu’ils continueraient à travailler.

Intégré, jamais assimilé

Le reste de la vie courut sur les rails posés en Patagonie. Deux fils, nés à Buenos Aires en 1944 et 1948. Un dernier voyage en France en 1946 pour enterrer ses parents — tous deux étaient morts à la fin de l’Occupation, dans la même Albert reconstruite —, liquider la succession et prendre des adhésions à vie dans des sociétés d’ingénieurs parisiennes; il ne reverrait pas la France avant trente‐trois ans. Une longue carrière d’après‐guerre à Buenos Aires comme représentant argentin de firmes industrielles étrangères; la réserve navale française le promouvant lieutenant de vaisseau en 1965, trente ans après son premier brevet, l’honorariat suivant en 1967. Aquilina mourut en 1976. Sur le tard, il rédigea le récit du vol de 1939 pour Le Courrier du Comité des Sociétés Françaises — la presse de la communauté française de Buenos Aires, descendante institutionnelle des réseaux qui l’avaient absorbé en 1937 —et observait le ciel austral au télescope depuis son appartement.

Il mourut le 13 février 1989, chez son fils cadet à Martínez, au nord de Buenos Aires, à soixante‐dix‐ sept ans, et sa mort fut enregistrée deux fois — acte civil argentin et extrait consulaire français —, exactement comme l’avaient été son mariage et les naissances de ses fils. Mais en cinquante‐deux ans d’Argentine, Roger Lenoir ne prit jamais la nationalité argentine. Un certificat de l’autorité électorale nationale confirme qu’il ne figura jamais au registre des électeurs argentins; sur tous les documents, jusqu’à la fin, il demeura un Français — d’Albert, dans la Somme. Il avait épousé l’Argentine, élevé en Argentine, travaillé l’Argentine et représenté la France auprès de l’Argentine, sans cesser un seul jour d’appartenir au pays qui avait perdu son acte de naissance avant ses trois ans. Intégration sans assimilation : une vie franco‐argentine tenue, délibérément, des deux mains à la fois.

 

D’après les archives documentaires de la famille : les papiers de Roger Lenoir lui‐même et son récit du vol de 1939 publié en 1983, les archives navales et consulaires françaises, les registres argentins d’immigration, d’état civil et électoraux, et la mémoire familiale.

bottom of page